Il nous a fallu du talent, mais nous sommes devenus grands sans être adultes, l'espace d'une trentaine de crépuscules. On a parlé, de tout, de rien, de vérités, de vertus, d'avenir, d'absolu. Tu étais l'ombre de mon ombre, la main de ma main ; encore aujourd'hui, je ne puis lever les yeux sans avoir besoin de croiser les tiens. Et puis, cette tombée du jour, sur un banc, quand il faisait encore froid, quand tu soulevas mes cheveux pour m'embrasser, comment pourrais-je l'oublier ?
Par ce bonheur incroyable, tu m'as rendue vivante. Tu sais, je me cache derrière une enfance fictive, des flots de paroles, une énergie que je vais puiser je ne sais où, mais l'intérieur, il est faible, fragile, malheureux. Cet intérieur qui s'est battu contre ma couverture, qui a gagné ; aujourd'hui, je me remets à l'abri, pour ne pas être blessée par la plupart des paroles qu'on m'adresse. Comme avant. Mais c'est un chemin difficile. Je passe mes jours à déguiser mes peines et mes nuits à m'y livrer. Mon c½ur trop plein ne peut retenir ses passions, ce qui explique cette lettre ; je m'excuse d'ailleurs, à ce propos ; je n'ai pas le style de Pauline, mais tu as dit, il n'y a pas si longtemps, que tu aimerais bien avoir une lettre d'amour. On peut l'appeler comme telle. Tu essayes de te rapprocher doucement de moi ; j'apprécie. C'est toujours la tendre guerre entre nous, mais pourtant j'ai plus confiance en toi qu'en quiconque d'autre. Comment, expliques-le moi ; comment pourrais-je t'oublier ?
Septique, je l'étais, à la naissance de ce merveilleux amour. Je ne savais pas si, te garder comme un ami était la bonne solution ; je me suis résolue. Il y avait comme un désir, de plus en plus violent, qui naissait en moi, un fauve qui se dressait ; il grandissait avec le temps que je passais à tes côtés. Mais était-ce donc un crime ? Si c'en était un, il me semble avoir été assez punie par les tourments auxquels je suis livrée.
Mais aujourd'hui dévorée par un amour sans espoir, j'implore tes regards, ton amitié, mais il me semble ne trouver dans tes yeux que répulsion et mépris ; c'est toi qui te lamente, mais c'est moi qui m'excuse. J'ai pour toi un amour pur est sincère, je crois en toi plus que Rodin en Claudel. Je suis persuadée que tu réussiras ; même si tu restes obtus face au travail. Crois en toi comme je crois en toi. Fais de toi quelqu'un. Cesse tes comparaisons avec les autres. Ose ta vie ; toi seul la vivras. T'oublier, se serait comme stopper toute confrontation avec mon inconscient agité.
J o a q uí n, « de l'aube claire jusqu'à la fin du jour, je t'aime encore, tu sais ; je t'aime. »
